Séance 3 : Le Nœud dramatique

Figaro écoutant en cachette les intrigues du comte Almaviva pour séduire Suzanne. Gravure française de Joly, 1807.

SCÈNE III.
Crispin La Branche.

LA BRANCHE.

N’est-ce pas là Crispin ?

CRISPIN.

Est-ce la Branche que je vois ?

LA BRANCHE.

C’est Crispin, c’est lui-même.

CRISPIN.

C’est la Branche, ou je meure! L’heureuse rencontre ! Que je t’embrasse, mon cher. Franchement, ne te voyant plus paraître à Paris, je craignais que quelque arrêt de la Cour ne t’en eût éloigné.

LA BRANCHE.

Ma foi ! Mon ami, je l’ai échappé belle depuis que je ne t’ai vu. On m’a voulu donner de l’occupation sur mer ; j’ai pensé être du dernier détachement de la Tournelle.   [ 1 ]

CRISPIN.

Tudieu ! Qu’avais-tu donc fait?

LA BRANCHE.

Une nuit, je m’avisai d’arrêter, dans une rue détournée, un marchand étranger pour lui demander, par curiosité, des nouvelles de son pays. Comme il n’entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse. Il crie : Au voleur. Le guet vient. On me prend pour un fripon. On me mené au Châtelet. J’y ai demeuré sept semaines !   [ 2 ]

CRISPIN.

Sept semaines ?

LA BRANCHE.

J’y aurais demeuré bien davantage sans la nièce d’une revendeuse à la toilette.

CRISPIN.

Est-il vrai ?

LA BRANCHE.

On était sérieusement prévenu contre moi ; mais cette bonne amie se donna tant de mouvement, qu’elle fit connaître mon innocence.

CRISPIN.

Il est bon d’avoir de puissants amis.

LA BRANCHE.

Cette aventure m’a fait faire des réflexions.

CRISPIN.

Je le crois. Tu n’es plus curieux de savoir des nouvelles des pays étrangers ?

LA BRANCHE.

Non, ventrebleu, je me fuis remis dans le service. Et toi, Crispin, travailles-tu toujours ?

CRISPIN.

Non, je suis, comme toi, un fripon honoraire. Je suis rentré, dans le service aussi ; mais je sers un maître sans bien ; ce qui suppose un valet sans gages. Je ne suis pas trop content de ma condition.   [ 3 ]

LA BRANCHE.

Je le suis assez de la mienne, moi. Je me suis retiré à Chartres. J’y sers un jeune homme appelé Damis. C’est un aimable garçon. Il aime le jeu, le vin, les femmes. C’est un homme universel. Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches. Cela m’amuse : cela me détourne de mal faire.

CRISPIN.

L’innocente vie !

LA BRANCHE.

N’est-il pas vrai ?

CRISPIN.

Assurément. Mais, dis-moi, la Branche, qu’es-tu venu faire à Paris ? Où vas-tu ?

LA BRANCHE.

Je vais dans cette maison.

CRISPIN.

Chez Monsieur Oronte ?

LA BRANCHE.

Sa fille est promise à Damis.

CRISPIN.

Angélique promise à ton maître !

LA BRANCHE.

Monsieur Orgon, père de Damis, était à Paris il y a quinze jours. J’y étais avec lui. Nous allâmes voir Monsieur Oronte qui est de ses anciens amis, et ils arrêtèrent entre eux ce mariage.

CRISPIN.

C’est donc une affaire résolue ?

LA BRANCHE.

Oui : le contrat est déjà signé des deux pères et de Madame Oronte. La dot, qui est de mille vingt écus en argent comptant, est toute prête. On n’attend que l’arrivée de Damis, pour terminer la chose.

CRISPIN.

Ah ! Parbleu, cela étant, Valère, mon maître n’a donc qu’à chercher fortune ailleurs.

LA BRANCHE.

Quoi ! Ton maître ?

CRISPIN.

Il est amoureux de cette même Angélique mais, puisque Damis…

LA BRANCHE.

Oh ! Damis n’épousera point Angélique. Il y a une petite difficulté.

CRISPIN.

Eh ! Quelle ?

LA BRANCHE.

Pendant que son père le mariait ici, il s’est marié à Chartres, lui.

CRISPIN.

Comment donc ?

LA BRANCHE.

Il aimait une jeune personne avec qui il avait fait les choses, de manière qu’au retour du bon homme Orgon, il s’est fait, en secret, une assemblée de parents. La fille est de condition. Damis a été obligé de l’épouser.

CRISPIN.

Oh ! Cela change la thèse.

LA BRANCHE.

J’ai trouvé les habits de noces de mon maître tous faits. J’ai ordre de les emporter à Chartres, aussitôt que j’aurai vu Monsieur et Madame Oronte, et retiré la parole de Monsieur Orgon.

CRISPIN.

Retirer la parole de Monsieur Orgon !

LA BRANCHE.

C’est ce qui m’amène à Paris ; sans adieu, Crispin ; nous nous reverrons.

CRISPIN.

Attends, la Branche, attends, mon enfant ; il me vient une idée : dis-moi un peu, ton maître est-il connu de Monsieur Oronte ?

LA BRANCHE.

Ils ne se sont jamais vus.

CRISPIN.

Ventrebleu ! Si tu voulais, il y aurait un beau coup à faire ; mais, après ton aventure du Châtelet, je crains que tu ne manques de courage.

LA BRANCHE.

Non, non, tu n’as qu’à dire ; une tempête essuyée n’empêche point un bon matelot de se remettre en mer. Parle ; de quoi s’agit-il ? Est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour Damis, et la lui faire épouser ?

CRISPIN.

Mon maître, fi donc, voilà un plaisant gueux pour une fille comme Angélique ; je lui destine un meilleur parti.

LA BRANCHE.

Qui donc?

CRISPIN.

Moi.

LA BRANCHE.

Malpeste ! Tu as raison, cela n’est pas mal imaginé, au moins.

CRISPIN.

Je suis amoureux d’elle.

LA BRANCHE.

J’approuve ton amour.

CRISPIN.

Je prendrai le nom de Damis.

LA BRANCHE.

C’est bien dit.

CRISPIN.

J’épouserai Angélique.

LA BRANCHE.

J’y consens.

CRISPIN.

Je toucherai la dot.

LA BRANCHE.

Fort bien.

CRISPIN.

Et je disparaîtrai avant qu’on en vienne aux éclaircissements.

LA BRANCHE.

Expliquons-nous mieux sur cet article.

CRISPIN.

Pourquoi ?

LA BRANCHE.

Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi. Il y a quelque chose à corriger dans ce plan-là.

CRISPIN.

Oh ! Nous disparaîtrons ensemble.

LA BRANCHE.

À cette condition-là, je te sers de croupier. Le coup, je l’avoue, est un peu hardi ; mais mon audace le réveille, et je sens que je suis né pour les grandes choses. Où irons-nous cacher la dot ?

CRISPIN.

Dans le fond de quelque province éloignée.

LA BRANCHE.

Je crois qu’elle fera mieux hors du royaume ; qu’en dis-tu ?

CRISPIN.

C’est ce que nous verrons. Apprends-moi de quel caractère est Monsieur Oronte ?

LA BRANCHE.

C’est un bourgeois fort simple, un petit génie.

CRISPIN.

Et Madame Oronte ?

LA BRANCHE.

Une femme de cinquante-cinq à soixante ans ; une femme qui s’aime et qui est d’un esprit tellement incertain, qu’elle croit dans le même moment le pour et le contre.

CRISPIN.

Cela suffit, il faut à présent emprunter des habits pour…

LA BRANCHE.

Tu peux te servir de ceux de mon maître ; oui, justement, tu es à peu près de sa taille.

CRISPIN.

Peste ! Il n’est pas mal fait.

LA BRANCHE.

Je vois sortir quelqu’un de chez Monsieur Oronte ; allons dans mon auberge concerter l’exécution de notre entreprise.

CRISPIN.

Il faut auparavant que je courre au logis, parler à Valère, et que je l’engage, par une fausse confidence, à ne point venir de quelques jours chez Monsieur Oronte. Je t’aurai bientôt rejoint.